CNL : lettre ouverte de Jean-Christophe Bailly

Jean-Christophe
Bailly



 



Lettre ouverte à Jean-François Colosimo, directeur du
Centre National du Livre 
  



 



Le 6 juillet 2012



 



 



Vous avez voulu réunir le 29 juin dernier l’ensemble des
présidents de commissions en exercice pour leur exposer le sens de la réforme
du CNL que vous avez entreprise. Je m’y suis rendu et vous ai longuement
écouté.



 



Ensuite une amorce de discussion a eu lieu, où très peu de
problèmes ont pu être abordés, bien que la réunion ait duré plus de trois
heures. Au fur et à mesure qu’elle se déroulait, je voyais les questions
affluer en une série de vagues successives, mais je voyais aussi qu’il n’y
aurait aucune chance de les aborder. C’est pourquoi je le fais maintenant, et
sous cette forme, la lettre ouverte, afin que tous les intéressés puissent en
prendre connaissance : les intéressés, c’est-à-dire le personnel du CNL, les
présidents et les membres des actuelles commissions et, plus généralement tous
ceux que cela concerne, tous ceux que l’avenir du livre concerne.



 



Tout d’abord j’ai été quelque peu surpris de la date que
vous avez retenue : le vendredi 29 juin à 18h30, et en ne prévenant qu’assez
tardivement. Il me semble que cela reflète la méthode que vous avez choisie,
qui consiste davantage à mettre devant le fait accompli que de procéder à une
véritable consultation fondant un authentique débat. Mais le fait n’est pas
accompli
– du moins je l’espère, et c’est tout le sens de cette lettre.



Je vais vous donc vous dire pourquoi je pense que la réforme
que vous proposez met en danger la fonction même du CNL, et pourquoi, par conséquent,
je pense qu’elle doit être combattue, et remplacée.



 



Je commencerai par un rappel. J’ai été membre de la
commission « Beaux-Arts » il y a fort longtemps, dans les années quatre-vingt,
et j’en gardais un très bon souvenir. C’est en repensant à ce que j’y avais vu
pendant trois ans – un travail très sérieux en même temps que convivial, des discussions
serrées, aucune aide téléguidée – que j’ai accepté de présider la commission «
Beaux-Arts et bibliophilie », où j’ai retrouvé, je dois le dire, les mêmes qualités,
et aucun aspect de routine. Des problèmes se posaient sans doute : le nombre
des demandes à examiner devenant excessif, la question des revues – mais rien
de bien grave. La diversité des domaines visités au cours d’une réunion
(musique de tous les temps, histoire de l’art, archéologie, esthétique, cinéma,
danse), loin de jouer un rôle néfaste, permettait au contraire, grâce notamment
à un très bon gisement de rapporteurs, d’aboutir à des séances certes
épuisantes mais justes et instructives, où rien de notable, il me semble,
n’était oublié. L’ampleur du champ n’empêchait pas qu’une certaine unité de
vigilance se dégage, car elle restait malgré tout circonscrite. Aujourd’hui je
vois que cette commission, comme toutes les autres, est dissoute, et que les
demandes dont elle avait la charge sont appelées à se retrouver dans une
nouvelle commission intitulée « Érudition, arts, sciences ».



Deux remarques s’imposent aussitôt : 1) Comment sera-t-il
possible qu’un travail sérieux soit fait au sein d’une commission aussi large,
ayant à juger de domaines cette fois vraiment trop distincts et activant des
zones de compétence sans rapport les unes avec les autres ? Qui donc, de nos
jours, est susceptible de se faire une idée juste d’un ouvrage d’épistémologie,
d’une monographie sur un cinéaste d’avant-garde, d’un relevé de fouilles puis
d’un livre sur la biologie, en passant par une étude sur les quatuors de Haydn
et un livre d’histoire des mathématiques ? La réponse est bien simple :
personne.



Le risque est dès lors grand ouvert de décisions arbitraires,
faisant suite à des discussions inconsistantes, voire inexistantes, chacun s’en
remettant à la seule logique induite par les rapports, ce qui revient à faire
sauter la fonction même des séances, qui est celle d’un contrôle et d’une évaluation.
2) Le champ devient si vague qu’on ne sait absolument pas ce qui peut y entrer.
Qui en décidera ? Qui choisira, par exemple, qu’un livre d’histoire de l’art ou
d’histoire des sciences soulevant des questions de méthode, passe dans cette
commission plutôt que dans la commission « Idées, savoirs, débats », dont l’intitulé,
d’ailleurs, est tout aussi flottant, et dans lequel, apprend-on, la philosophie
est tout bonnement engloutie ?



Et le plus grave est que si l’on observe les autres
délimitations, elles sont tout aussi confuses, à commencer par la fameuse
commission « Littérature, poésie, théâtre », qui a été la seule pour le moment
à susciter une levée de boucliers, les poètes et ceux pour qui la poésie
constitue un laboratoire essentiel estimant à juste titre que le risque était
plus que certain de voir dans ce nouveau cadre la poésie noyée et renvoyée à
ses marges, alors qu’elle a besoin, plus encore que le reste de la littérature,
d’être soutenue. Au cours de la réunion, vous avez dit être blessé par les
réactions venant des milieux de la création poétique, et vous avez affirmé que
la poésie comptait énormément pour vous. On ne demande qu’à vous croire, mais
le doute est permis, et pour les mêmes raisons que pour les autres commissions
prévues : les questions liées à la publication théâtrale et celles de la «
littérature » (que recouvre donc cet indéfini ?) ne faisant pas forcément bon
ménage avec les spécificités de l’édition de poésie : encore une fois le champ
devient trop vaste et tout est extraordinairement vague.



 



Je pourrais continuer ainsi longtemps mais je me contenterai
de signaler encore d’autres brouillages : les nouvelles commissions seront-elles
déchargées de ce qui concerne l’aide aux auteurs et l’aide aux traductions ?
C’est en tout cas ce que l’on comprend en lisant le découpage que vous
proposez. Inutile de dire qu’une commission qui serait chargée d’examiner toutes
les demandes d’aide à l’écriture, quel que soit le domaine concerné, serait
une aberration.



L’impression que l’on retire de tout cela est moins celle d’une
réforme nécessaire, ou d’une refonte, que celle d’une redistribution arbitraire
conduisant à un fonctionnement peut-être plus rapide et expéditif mais
certainement pas plus juste et plus conforme à la mission du CNL.



 



Mais j’en viens à ce qui est sans doute le plus grave, qui
est le problème de la composition des commissions. Vous avez, au cours de la
réunion, insisté sur le fait que les membres des commissions, comme les
présidents, étaient tous nommés par le directeur du CNL, sans cooptation
d’aucune sorte. Je me souviens que l’usage était un peu différent autrefois, et
qu’il était naturel qu’au bout de trois ans celui qui partait indique un ou
deux noms, de façon consultative, certes, mais cela faisait partie de la vie du
CNL. En tout cas, si votre réforme devait passer, vous vous retrouveriez devant
une situation qui ne peut être enviable que pour vous-même, puisque selon vos
dires vous auriez la liberté, toute liberté, pour nommer la totalité des
membres des commissions renouvelées. En gardant ou non ceux des commissions
existantes, on ne le sait pas, rien n’étant dit ni fixé sur ce point. Quoiqu’il
en soit et dans tous les cas, un tel pouvoir régalien et une telle situation
sont aux antipodes de ce que l’on est en droit de considérer comme un fonctionnement
républicain. Et permettez-moi de vous dire qu’ici la question de la forme
rejoint tout naturellement une certaine pente idéologique que l’on a pu voir se
dessiner peu à peu à travers, justement, les nominations qui ont été faites ces
derniers temps : sous le couvert de refléter l’entièreté de la chaîne de l’ «
industrie culturelle » que serait le livre, ce qui s’est profilé, c’est
l’évitement subtil de ce qui ne se sent pas en phase avec cet aspect industriel
– qu’il s’agisse de personnalités attachées à l’aspect plutôt artisanal de
l’édition (et cela touche directement le secteur de la poésie, mais aussi bien
d’autres) ou de personnalités attachées d’abord aux aspects conceptuels et
projectuels des livres.



Pour ne froisser personne, je ne prendrai qu’un seul exemple
: au cas où vous conserveriez certains des présidents ou membres actuels des
commissions, comment seulement imaginer qu’un chroniqueur de télévision proche
du théâtre de boulevard comme Philippe Tesson (le fait qu’il soit là n’est déjà
pas bon signe !) puisse avoir à examiner des projets s’efforçant de redéfinir
aujourd’hui le poème ? C’est tout simplement absurde, voire scandaleux. Et je
ne peux pas croire que de telles hypothèses « de travail » viennent par
inadvertance… Ce que je redoute par conséquent, c’est que la réforme que vous
projetez transforme un simple glissement en phénomène irréversible et que le
CNL, au lieu de servir, comme sa mission le lui impose, des œuvres de lente
venue où le travail du sens est réel, imposant, parfois difficile, aille au
devant de ce qui remplace ces exigences par des parades d’efficacité évaluées
en termes de librairie. Il ne s’agit aucunement de tourner le dos aux réalités
économiques de la chaîne du livre et de prospérer dans des sphères
irresponsables. C’est tout le contraire. La mission du CNL est justement,
compte tenu des difficultés économiques que rencontrent les actes d’édition
privilégiant le travail du sens, d’aider ceux-ci en les encourageant par un
apport substantiel.



Je suis bien persuadé que vous me répondrez que c’est
justement ce que vous voulez, mais pourtant je pense que votre réforme n’a pas
véritablement cette volonté et qu’elle s’en détourne même très dangereusement.
C’est pourquoi je m’y oppose. Le hasard fait que la dernière séance de
commission à laquelle je dois assister, ma période de présidence venant à
échéance, coïncide avec ce qui devrait être également, si votre réforme
passait, la dernière séance « ancienne manière ». Ce sera le 30 Octobre
prochain. D’ici là beaucoup de choses peut-être auront évolué. Nous verrons
bien.